Notre histoire ... notre patrimoine

 

 

Chapitre 4

VIE ÉCONOMIQUE

Ce chapitre se veut un bref survol des différentes activités économiques qui ont marqué l'histoire de Néguac. Quatre grands domaines de la vie économique ont été retenus, soit les pêcheries, l'agriculture, l'industrie forestière et le secteur des commerces et des services. Même si ces domaines sont abordés séparément, il importe de souligner que bon nombre d'habitants de Néguac doivent pratiquer plus d'une activité économique afin de répondre aux besoins de leur famille. Plus d'importance fut accordée à la section sur les pêcheries en raison de l'abondance de sources et surtout des recherches qui ont été menées dans ce domaine depuis de nombreuses années.

Les pêcheries

À l'image des autres communautés côtières de la Péninsule acadienne, le village de Néguac vit le jour en raison de la proximité des ressources de la mer et de la présence des foins de marais. Les familles acadiennes qui s'y établissent à partir de la fin des années 1750 pratiquaient surtout l'agriculture dans l’Acadie pré-Déportation. Ils durent s'orienter vers une autre économie axée en bonne partie sur l'exploitation des pêcheries. Ce passage d'une économie agricole à une économie maritime sera très lourd de conséquences pour les nouveaux villages acadiens. Les familles acadiennes qui s'adonneront à l'exploitation des pêcheries connaîtront une transformation profonde dans les rapports qu'elles entretiendront avec le produit de leur travail.

Les premiers temps des hameaux de la Rivière-des-Caches et de Bas-Néguac durent être consacrés à la chasse et à la pêche. Ainsi, le marchand britannique Gamaliel Smethurst, lors de son passage à Néguac en novembre 1761, nota que des Acadiens du lieu allait chasser les mammifères marins à Miscou afin de se procurer de l'huile qu'ils utilisaient l'hiver au lieu de beurre.

La pêche fut et demeure une activité économique de premier plan à Néguac. Déjà en 1767, le négociant jersiais Charles Robin achetait 105 quintaux de morue séchée à des Acadiens de la baie de Miramichi. Même si la compagnie Robin s'intéressa surtout aux villages de pêcheurs de la baie des Chaleurs, Charles Robin venait souvent dans la Miramichi et faisait l'achat du poisson que des Acadiens échangeaient pour des marchandises tels outils, tissus, etc. Néguac possédait un bon havre pour la pêche, et rappelons que l'île aux Foins offrait la possibilité de faire sécher la morue sur des vigneaux. De plus, l'île au Portage dans la baie de Miramichi était également un lieu propice pour des postes de pêche fréquentés depuis le temps de la seigneurie de Richard Denys de Fronsac au 17e siècle. Otho Robichaud commerçait avec Charles Robin et agissait sans doute comme intermédiaire entre les pêcheurs de son village et le commerçant jersiais. En 1789, Robichaud se définissait lui-même comme un entrepreneur: "... he has made large improvements and is carrying on an extensive trade by exporting fish and other produce ... ". Son testament, daté de 1823, indique qu'il possédait de nombreuses terres à Néguac, à Pointe-au-Chêne et à la Baie-du-Vin, toutes bien situées près de la mer, ainsi que de l'équipement de pêche, tels canot et filets pour le hareng et un entrepôt pour le poisson.

Otho Robichaud pratiquait la pêche sur une plus grande échelle que ses voisins acadiens de Néguac. Il faut noter aussi que son contemporain Aman Savoie de Pointe-au-Chêne était un pêcheur assez à l'aise puisqu'à son décès, survenu vers 1811, il pouvait laisser à ses enfants un chaland et du gréement de pêche. Mais ces hommes se distinguent de la majorité des pêcheurs de la Péninsule qui, à l'époque et ce jusqu'aux premières décennies du 20e siècle, seront sous le joug des grandes

Extrait du testament d'Otho Robichaud (1823) touchant les dispositions à l'endroit de ses biens, en particulier ceux pour la pêche.

3ndly My two lots of land at Oak Point as well as my land at Bay du vin, I will to be egually divided between my children - (excepting my two sons Louis & Oliver). If in futur the said lands at Bay du vin and Oak Point are sold by the mutual consent of my children, the neat proceeds of the sales of the said lands at Oak Point and Bay du Vin to be equally divided between my children, with the exception as is aboved recited namely my two sons Louis and Oliver have no part of the said lands at Bay du vin & Oak Point.

4thly I will that the fruit of the fruit trees planted by me at my house in Neguac, that all my children may have a part so long as the trees do bear any fruit and after my decease all my books of every kind to be equally divided between all my children.

5thly I will and bequeth to my sons Frederick and Otho to have an equal share of my tools, a big canoe, a big kettle, a big pot, the use of my fish shed and an equal share of my herring nets in common and lastly that there be paid to the Church five pounds paid for invoices after my deceased.

In witness where of I the said Otho Robichaux have unto this my last will and testament set my hand & seal at Neguac in said county this twelth day of April Anno domini one thousand eight hundred and twenty three.
 

Otho Robichaux

  • Source: Fidèle Thériault (1990)

compagnies de pêche. Les Robins sont présents dans la baie de Miramichi sans doute jusqu'au tournant du 19e siècle, puis des compagnies anglophones viennent acheter le poisson des pêcheurs de Néguac. Au 19e siècle on peut citer les exemples des Anderson à Burnt Church, des Fraser qui avaient des postes de pêche dans l'île au Portage; de George E. Letson, marchand de Bas-Néguac dans les années 1850-1860, et les célèbres Loggie qui se lancent en affaires dans les années 1870. Dans le village voisin de Tabusintac, Roderick McLeod employait plus d'une soixantaine d'hommes en 1852 qui pêchaient le hareng, la morue et l'aiglefin. Des hommes de Néguac étaient sans doute à l'emploi de l'entrepreneur McLeod.

Ces compagnies, comme leurs rivales jersiaises, vont dominer l'activité de la pêche commerciale et imposeront

"... un système commercial fondé sur le crédit (troc), et les transactions avec les pêcheurs se font en bons échangeables (jetons) à leurs magasins plutôt qu'en espèces. Un tel système de crédit répond parfaitement aux intérêts de ces compagnies qui, en exerçant un monopole sur la demande, sont en mesure de fixer à volonté les prix à la fois du poisson et des marchandises en magasin ".

L'endettement cyclique des pêcheurs et le sous-développement socio-économique des communautés dominées par ces compagnies font toujours l'objet de nombreuses études. Combien d'habitants de Néguac pratiquaient ce métier au 19e siècle? Le recensement de 1861, grâce à ses sous-divisions, permet de jeter un peu plus de lumière sur l'importance des pêcheries à Néguac au milieu du siècle dernier. Curieusement, très peu d'habitants sont recensés comme pêcheurs. Le tableau suivant fait état des différentes catégories d'occupation économique que le recenseur Duncan Morrison relève en 1861 Seulement neuf hommes sont identifiés comme pêcheurs et quatre comme fermiers-pêcheurs dans le district de " Neguwack ".

Le recenseur Morrison dut faire comme ses collègues et effectuer un sous-enregistrement des pêcheurs de sa région. L'historien Nicolas Landry a bien démontré pour les autres villages de la Péninsule acadienne que plusieurs hommes devaient cumuler le métier de pêcheur à celui d'agriculteur sans pour autant que les recensements du 19e siècle témoignent de ce cumul d'emploi. Le recensement de 1861 pour le comté voisin de Gloucester fait également état d'une forte majorité de fermiers. Mais les données du recensement pour ce qui est

Les occupations économiques du district de Néguac en 1861

Occupation Total

Fermiers 54

Journaliers 26

Domestiques 14

Pêcheurs 9

Fermiers-pêcheurs 4

Marchands 2

Ingénieurs 2

Commis 2

Ferblantiers 2

Cordonnier 1

Maçon 1

Aubergiste 1

Charpentier 1

Maître d'école 1

Total 120

Quantité et valeur du poisson pris selon le recensement de 1861 pour la paroisse civile d'Alnwick

Espèces Quantité Valeur (en $)

Aiglefin 820 barils 1640

Morue 40 quintaux 120

Hareng 2 786 barils 6965

Saumon 30 barils 300

de la quantité et de la valeur monétaire du poisson pêché indiquent qu’une main-d'oeuvre plus importante devait travailler aux pêcheries, même si ce travail n'était que saisonnier. Le tableau qui suit fait état des prises de pêcheurs de la paroisse civile d'Alnwick en 1861.

Plusieurs espèces de poisson sont pêchées par les habitants de Néguac. En 1842, l'enquêteur provincial, Moses Perley, écrivait que les gens de la région pêchaient le saumon, le

Description de la pêche au homard dans la baie de Miramichi par l'enquêteur Moses Perley en 1852.

Within a few years, one establishment as been set up on Portage Island, at the mouth of the Miramichi River, and another at the mouth of the Kouchibouguac River, for putting up lobsters, in tin cases, hermetically sealed, for exportation. In 1845, no less than 13,000 cases of lobsters and salmon were thus put up at Portage Island. In 1847, nearly 10,000 cases, of lobsters only, each case containing the choicest parts of two or three lobsters, and one and a half tons of fresh salmon, in 2lb. and 4lb. cases, were put up at Kouchibouguac. The preservation of lobsters, in this manner, need only be restricted by the demand, for the supply is almost unlimited.

The price paid for lobsters at the establishment on Portage Island, when the writer visited it, was 2s. 6d. currency (2s. sterling) per hundred. They were all taken in small hoopnets, chiefly by the Acadian French of the Neguac Villages, who, at the price stated, could, with reasonable diligence, earn £1 each in the 24 hours; but as they are somewhat idle, and easily contented, they would rarely exert themselves to earn more than 10s. per day, which they could generally obtain by eight or ten hours attention to their hoop-nets.

  • Source: Moses Perley (1852), p. 20-21.0

hareng et le maquereau. Perley nous livre plusieurs informations sur les techniques de pêche des Acadiens ainsi que sur les espèces capturées. Il déclare que des Acadiens de Néguac se réservaient le droit d'exploiter les foins de l'île au Portage ainsi que son potentiel de pêche au saumon malgré les interdictions de Fredericton. Il parle aussi de la pêche à l’anguille que les Acadiens pratiquaient comme les Micmacs, lors des nuits calmes et sombres d'août et de septembre avec des torches. Rappelons que l'Acadien Pierre Arsenault avait vu des Micmacs utiliser cette technique en 1714 dans la rivière Pokemouche.

Dans le domaine des pêcheries, les Acadiens ne devaient pas seulement leur technique de pêche à l'anguille aux Micmacs. Les nombreux bancs d'huîtres de la région étaient déjà connus des Amérindiens à l'arrivée des Blancs. Otho Robichaud en fit le commerce vers 1780, mais cette pêche à Néguac ne connu pas le grand développement de celle de Caraquet. En effet, cette région exporta ces huîtres vers Québec, puis Halifax dès la fin du 18e siècle. Les bancs d'huîtres de la région se situaient à Tabusintac et Burnt Church, où Moses Perley nota leur abondance en 1852. De nos jours, la pêche aux huîtres est toujours présente et le marché québécois surtout consomme les huîtres identifiées comme étant de la baie de Néguac.

La pêche au homard marqua le passé de Néguac comme elle marque encore son présent. Les Acadiens de Néguac furent parmi les premiers au Nouveau-Brunswick à pratiquer cette pêche à l'échelle commerciale. Perley nota en 1850 que des Acadiens de Néguac et des environs se rendaient dans le goulet de Tabusintac pour capturer le homard. Il mentionne que Victor Savoie de Néguac en avait pris 1200 en un seul jour, sans assistance. Toutefois, Perley constata que les Acadiens de l'endroit n'étaient pas très industrieux et qu'ils seraient en mesure de faire des gains financiers s'ils investissaient un peu plus dans cette pêche au homard.

Les premières homarderies de la province virent le jour sur l'île au Portage vers 1844-1845. En 1849, la conserverie de Mordred Levy de l'île au Portage produisit 4 000 livres de homard. Les pêcheurs de Néguac pouvaient vendre leurs prises à ces conserveries qui commencèrent à apparaître un peu partout sur la côte est du Nouveau-Brunswick. Les Maritimes comptaient seulement une quinzaine d'homarderies en 1860, puis une soixantaine en 1873, alors qu'en 1887, 470 usines de transformation empaquetaient du homard dans de petites boîtes de métal.

À Néguac, les homarderies arrivèrent à cette époque et le nom sans doute le plus associé à ces conserveries est celui de Loggie. William Stewart Loggie, né à Burnt Church en 1850 se lança en affaires à Chatham en 1873. Il avait été l'élève du maître d'école acadien Isaïe Savoie à la Rivière-des-Caches. Il fut propriétaire d'un empire de 45 homarderies de Miramichi à Miscou. Dans les deux dernières décennies du 19e siècle la compagnie Loggie de Chatham et les O'Leary de Richibouctou dominèrent l'industrie du homard au Nouveau-Brunswick. En 1919, la côte de Néguac comptait quatre de ces "factories". On peut citer ici les noms de Marcel Allain, qui fut propriétaire d'une homarderie dans l'île aux Foins ainsi que Louis N. Allain et son neveu David Allain, également propriétaires de homarderies.

L'historien Régis Brun décrit la pêche au homard au siècle dernier comme une véritable ruée vers l'or pour certains villages acadiens. Il est vrai que les "factories" donnaient plusieurs emplois et qu'elles embauchaient hommes et femmes. La main-d'oeuvre féminine acadienne, dont l'âge pouvait varier habituellement de 12 à 60 ans, était présente pour la première fois sur le marché du travail. Ces femmes étaient ainsi en mesure d'apporter un revenu additionnel à la ferme familiale. Le travail des empaqueteuses, payées moins cher que les hommes, fut indispensable au fonctionnement des homarderies et allait transformer le rapport au travail traditionnel des femmes des villages côtiers de l'Acadie du 19e siècle.

Ces petites usines de transformation de la fin du 19e siècle et celles du 20e siècle ne furent pas les premières à Néguac. Déjà, vers 1850, George E. Letson, marchand de Chatham, avait acheté les conserveries de William J. Fraser de l'île au Portage. Quelques années après, vers 1856, Letson installait ses usines à Bas-Néguac où ses employés mettaient en conserve, dans de petites boîtes de métal, du saumon en plus de saler du hareng. L'entreprise de George E. Letson fut sans doute la plus importante de son époque à Néguac. En 1863,

"... il possédait un quai, de nombreuses bâtisses pour saler le poisson et en mettre en boîtes, une glacière, des locaux pour son tonnelier, son ferblantier et son forgeron. La vue des vigneaux laissait croire aux visiteurs qu'on faisait sécher beaucoup de morues et de barbues ... Le rapport de la Miramichi Fisheries Society de 1860 souligne la qualité exceptionnelle du poisson expédié à Boston par George E. Letson".

malgré le succès de ses ventes à Boston, Letson fit banqueroute et dû vendre ses possessions en 1866. Deux ans plus tard, il décédait à l'âge de 62 ans. Le recensement de 1861 fait état de deux ferblantiers à Néguac, soit Henry F. Letson, probablement le frère de George, et Charles Danford, voisin de George Letson. Les deux commis nommés au même recensement, P. Williston et Alex Goodfellow, travaillaient aussi pour Letson. Comme lui, ils étaient de religion protestante. Nous voyons ici une entreprise de pêche dominée par des anglo-protestants qui occupent les postes-clé et qui embauchent une main-d'oeuvre en bonne partie acadienne. Comme dans les autres villages de la Péninsule acadienne, la grande majorité des habitants n'étaient pas en mesure de contrôler: "... la production et la commercialisation des produits primaires, ils (fournissaient) une main-d'oeuvre à bon marché ... 33".

Vers la fin du 19e siècle, les pêcheries prennent une importance sans précédant dans le nord-est de la province. Les recherches de l'historien Nicolas Landry démontrent que ce secteur économique offrait de plus en plus d'emploi, pas seulement sur les bateaux ou sur les graves à préparer le poisson, mais aussi dans les usines d'apprêtages et de conservation. En plus de la morue, du hareng, du maquereau, du saumon, des huîtres et du homard, les coques étaient aussi recherchées. Pêchées à Néguac, elles étaient transportées à Inkerman par voitures à chevaux où les Loggie avaient une usine de mise en conserve des coques. Il faut aussi mentionner la pêche hivernale de l'éperlan. Plusieurs personnes étaient employées à pêcher ce poisson, à le préparer et à le mettre en boîte avant de l'expédier, sur la glace, jusqu'à Loggieville et Newcastle. Des hommes de Néguac servaient d'intermédiaires aux compagnies de la Miramichi en achetant pour elles l'éperlan. Mais le contrôle de cette économie des pêcheries échappait aux gens de Néguac.

Néguac, avec son havre, avait accès aux ressources de la mer et pouvait compter sur des pêcheurs d'expérience. Les

Le Quai de Bas,Néguac en 1906

quais de la région commençaient à recevoir l'attention du gouvernement fédéral qui dans les dernières années du 19e siècle, vota des fonds pour effectuer des travaux publics sur ces installations, comme celui de Bas-Néguac en 1893. Le chemin de fer qui se rendrait jusqu'à Tracadie était très désiré par les leaders de Néguac. Les produits de la pêche n'auraient pas à être transportés sur la glace ou en chaloupe vers la Miramichi. Malgré les démarches du curé Georges B. Gauvin de Néguac en 1911 et des pétitions adressées au gouvernement de Fredericton par les électeurs du village, en 1921, le chemin de fer ne vint jamais. Coupé du monde extérieur par l'absence de cette voie devenue essentielle dans le domaine des échanges économiques, les pêcheurs de Néguac optèrent pour l'expérience coopérative.

En août 1929, à l’exemple de plusieurs communautés des Maritimes, une association de pêcheurs était fondée à Néguac sous le nom d'Association des pêcheurs d'Alnwick. Le président était Leonard Loggie de Burnt Church, le vice-président John Stymiest de Tabusintac et le secrétaire-trésorier, un Acadien de Rivière-des-Caches, Joseph H.S. Allain. Mais le clergé de Néguac ne voyait pas d'un très bon oeil cette association où pêcheurs catholiques et protestants se côtoyaient. En 1934, le curé François-J. Lamonde de la paroisse Saint-Bernard de Néguac convoque une réunion à la salle paroissiale où 16 pêcheurs du village signent un formulaire d'adhésion pour créer une nouvelle association, l’Association des pêcheurs de St-Bernard de Néguac. Le curé Lamonde, prêtre québécois, avait suivi des cours en études coopératives à l’Université Saint-François-Xavier d'Antigonish, en Nouvelle-Écosse. Utilisant la formule coopérative, cette association permit aux pêcheurs catholiques de se regrouper afin de mieux profiter du marché des pêcheries. Georges Breau fut élu le premier président de ce regroupement en mai 1934 et Joseph L. Savoie devint vice-président.

Les procès-verbaux des réunions tenues par les membres de cette association démontrent que ces hommes cherchaient à améliorer leur condition de vie en tentant d'aller chercher des: "... experts dans l'enseignement technique des choses de la pêche " (réunion du ler juillet 1934) ou encore se questionnaient à savoir comment ils pourraient tirer de "... meilleurs bénéfices ..." de la pêche à l'éperlan (réunion du 8 octobre 1934). À la première réunion annuelle de l'association (le 5 mai 1935), onze membres étaient présents. On y dénonça les profits injustes que les agents des compagnies, les " middlemen" empochaient en mettant de l'avant qu'il fallait: "... acheter et vendre en groupe... ".

Extrait des "Statuts et Règlements de l’Association des Pêcheurs de St-Bernard de Néguac"

Article I

Nom: Le nom de l'association est: " L'Association Des Pêcheurs De St-Bernard de Neguac".

 
Article II

But: L'Association des Pêcheurs de St-Bernard de Néguac a pour but d'abord:

a) de développer entre ses membres la grande vertu chrétienne de Charité base de toute vraie union, de toute vraie association, et lien indispensable entre ses membres.

b) de remplir les fonctions de pêcheurs, d'opérer la vente l'achat et la mise en conserve du poisson, d'acheter coopérativement les agrès de pêche et même le nécessaire pour la vie du pêcheur et sa famille, de vendre coopérativement le poisson sous quelque forme que ce soit.

c) de favoriser de privilèeges et avantages ses membres ou autres que l'association désignera.

d) de fonder une Caisse Populaire quand l'occasion sera propice qui aura pour but d'apprendre aux membres l'épargne et aussi pour être à leur service lorsque ils désireront faire un empreunt d'argent.

e) d'intéresser autant que pourra se faire les membres à l'étude des problèmes et nouvelles méthodes de leur métier.

f) de jouer un rôle éducatif et social autant que économique.
 

Article III

Membres: I) Qualités:

a) Tous les membres de la dite association devront être Catholiques.

b) Chacun des membres devra apporter à l'Association une entière Sincérité et être dans les dispositions de prouver cette sincérité dans tous ses actes vis-à-vis la dite Association.
 

  • Source: A.P.S.B.N.

Liste des pêcheurs-fondateurs de lAssociation des Pêcheurs de St-Bernard de Néguac présents à la réunion du 6 mai 1934.

Fidèle Savoie Joseph Savoie

Stanislas Legresley Léandre Breau

Nicolas Robichaud M. Savoie

Allain Breau Édouard D. Savoie

Georges Breau Elzéar Robichaiid

Raymond Breau Samitel Savoie

Tilmond Martin Francis Savoie

Allard Breau Louis-X. Robichaiid

Le curé Lamonde décéda prématurément en août 1938, à l'âge de 40 ans. Son vicaire, Louis Michel Maillet, originaire de Chéticamp, était à Néguac depuis 1936. Il repris le travail pionnier du curé Lamonde dans le domaine coopératif à Néguac et mis sur pied une coopérative de pêcheurs en 1937, coopérative qui reçut officiellement son incorporation de Fredericton en octobre 1938. Fidèle Savoie, membre-fondateur de l'association du curé Lamonde, en 1934, en devint le premier président et l'abbé Maillet élu secrétaire-trésorier. (L'abbé Maillet devint curé de Lagacéville en septembre 1938.) Un article du journal L’Évangéline de février 1938 nous apprend que la jeune coopérative envoyait de l'éperlan sur les marchés américains et qu'une trentaine de pêcheurs y travaillaient. De plus, la mise en conserve des palourdes ou "quahaugs" de la baie de Néguac était lancée.

En 1938, Néguac reçut un nouveau curé en la personne très dynamique de l'abbé Arthur Gallien, originaire de Bas-Caraquet. Ce fils de la mer fut responsable de la paroisse de Néguac jusqu'en 1961. Il est décédé en 1983. L'abbé Gallien marqua l'histoire de Néguac pendant plus de vingt ans et encore aujourd'hui, plusieurs personnes se souviennent de son "règne" autoritaire ! Il travailla lui aussi dans le domaine de la coopération. En février 1939, il adressa une lettre à son ami, le grand coopérateur acadien Martin Légère de Caraquet, dans laquelle il déplorait le manque d'éducation des pêcheurs. Le mouvement coopératif, selon ses instigateurs, devait pallier à cette carence en éducation en lançant les cercles d'études qui donnèrent naissance à la caisse populaire de Néguac en 1939. Il en sera question dans la section de ce chapitre consacrée aux commerces et aux services.

Extrait d'une lettre adressée par le curé Gallien à Martin Légère dans laquelle il décrit les débuts de la coopérative des pêcheurs de Néguac (10 février 1939).

" Quand je suis arrivé ici un bon nombre de pêcheurs étaient organisés en Co-opérative pour mettre en conserve les "Quahaugs" palourdes, mollusques qui jusqu'ici ne se vendaient pas et rapportaient par conséquent rien aux gens. Le Père Maillet fondateur de cette Co-opérative a fait mettre en conserve plus de 600 caisses de palourdes, c'est-à-dire environ 2500 boisseaux. Cette Co-opérative s'occupe aussi de l'empaquetage et de l'expédition de l'éperlan. L'an dernier 62 tonnes d'éperlan ont été expédiées sur les marchés de Boston, et cet hiver nous aurons à peu la même quantité. À l'automne nous avons acheté en Co-opérative pour $1500.00 de "webb" que nous avons distribué à nos membres à 89 sous la livre. Les marchands locaux vendent ce même "webb" $1.25 la livre. Dans le passé les acheteurs d'éperlan faisaient empaqueter l'éperlan à Loggieville et à Chatham. Notre co-opérative fait mettre ce poisson en boîte ici à Néguac. Ce qui procure du travail à cinq ou six hommes de plus pendant l'hiver. L'automne dernier le Gouvernement avait nommé un anglais comme inspecteur d'éperlan pour Néguac. J'ai réussi à faire nommer l'un de nos membres à ce poste. Tout cela ça compte. Les prix de l'éperlan n'étant pas très fort sur les marchés, nous n'avons pas fait des merveilles sur la vente, cependant les compagnies nous ont fait une concurrence effrénée. Elles ont tout fait pour essayer d'avoir l'éperlan de nos membres, elles ont payé plus cher sur la glace, qu'elles pouvaient avoir sur le marché Résultat pour ne vendre à perte, la plupart ont été obligées de mettre leur poisson en entrepot à Boston jusqu'au printemps prochain. Plusieurs de nos membres ne comprennant pas ces trucs des compagnies nous ont laissé pour vendre aux compagnies. Cependant le grand nombre nous est resté fidèle. La Co-opérative a donné aux membres le prix du marché. Sans elle le prix de l'éperlan aurait été de 2 à 3 sous la livre ici. Les acheteurs feront tout pour faire tomber notre Association, et nos gens ne semblent pas comprendre cela. Le grand malheur c'est le manque d'éducation chez eux. C'est dans ces moments-ci que nous comprennons mieux la nécessité d'éducation. Mon cher Martin on a dit bien des choses contre les compagnies. Mais notre plus grand ennemi ce n'est pas la Compagnie, mais bien le pêcheur lui-même. Tant que nous n'arriverons pas à leur mettre dans le coco qu'ils se tuent en agissant ainsi nous n'arriverons à rien. Si nous pouvions arriver à leur faire comprendre la nécessité de la Co-opération et de tenir jusqu'au bout contre les compagnies ce serait un beau succès. Oui si nos gens comprennaient la nécessité de la co-opération, quel bien nous pourrions faire, quel avantage ils pourraient obtenir. Prenons par exemple les pêcheurs de morue de Caraquet. Si ces gens eussent été en co-opérative l'automne dernier, ils auraient pu vendre leur morue directement au gouvernement lorsque ce dernier acheta pour $10,000.00 de ce poison dernièrement, (histoire de cadeau à l'Espagne). Ils auraient pu avoir $6.00 du qintal, c'est le prix qui a été déboursé par le Département. Les gens n'étant pas groupés on a acheté la morue par l'intermédiaire des acheteurs locaux, et au lieu de $6.00 du quintal c'est comme tu le sais, $4.50 qu'ils ont reçu. Va donc faire comprendre cela à nos pêcheurs!

Voilà mon cher ami, a peu près nos activités, j'espère que dans ce décousu, tu pourras trouver quelques informations.

Ton tout dévoué en Notre-Seigneur,

Arthur Gallien ptre
 

  • Source: Eloi DeGrâce (1991), pp, 8-9.

La coopérative des pêcheurs de Néguac ne fit pas long feu mais l’expérience de la coopération aida plusieurs pêcheurs àprendre conscience de leur force comme groupe. Au début de la décennie 1990, le village de Néguac compte une flotte de pêche de plus de cinquante navires qui bénéficient de deux quais, l'un à Bas-Néguac, et l'autre au centre du village. La pêche au homard y est la plus répandue et comme il s'agit d'une occupation économique saisonnière, bon nombre de pêcheurs pratiquent également la pêche au hareng, à l'éperlan, aux huîtres et autres espèces. Héritée du 19e siècle, la présente situation économique de plusieurs pêcheurs vise toujours le cumul de plusieurs occupations afin de s'assurer d'un meilleur niveau de vie.

L'agriculture

Activité de base qui assurait la stabilité du village, l'agriculture n'est plus très présente dans le Néguac d'aujourd'hui. Ce secteur de l'économie du village connut, comme dans les autres villages côtiers de la Péninsule acadienne, de nombreuses difficultés. La qualité des terres dans la région laissait souvent à désirer et les autres domaines économiques, tels les pêcheries et l'industrie forestière réclamaient une main-d'oeuvre importante qui, même saisonnière, ne pouvait consacrer ses énergies à la culture du sol.

Le recensement de 1861 du district de Néguac brosse un portrait de la réalité agricole de l'époque. L'importance accordée à la culture de la pomme de terre est très marquée. Le blé est moins rare en ce milieu de siècle qu'au tournant du 19e siècle. La correspondance de Vénérande Robichaud à son frère Otho faisait parfois mention de blé disponible à Québec pour les Acadiens de Néguac Ainsi, le 1er mai 1791, Vénérande écrivait à Otho: " je vous envoie par Un Doucet (un Acadien, propriétaire de la goélette "Suzanne" qui faisait du cabotage entre Québec et Miramichi) dix quarts de farine a une pistole le cent ... La farine qui est marqué est meilleur que les autres quarts si [vous] voulez la gardé pour vous". Le blé de Québec n'était pas étranger à la baie de Miramichi dans les années 1800 comme l'ont aussi démontré les recherches de G. Wynn. On peut citer également une lettre du marchand Simon Doucet à Michel Allain de Néguac, rédigée le 17 juin 1800 où Doucet

Données agricoles du district de Néguac en 1861

Bétail/Cultures Quantité Mesure

Chevaux 56

Vaches 100

Boeufs de labour 23

Autre bétail 123

Moutons 379

Porcs 176

Porcs (abattus pour la

consommation) 17200

Beurre 3375

Laine 922

Foin 433 tonnes

343 acres

Blé 1857 boisseaux

117 acres

Orge 128 boisseaux

7¾ acres

Avoine 3010 boisseaux

110 acres

Sarrasin 39 boisseaux

1 acre

Blé d'Inde 5 boisseaux

Fèves 1 boisseau

Pois 28 boisseaux

" Timothy seed " 2 boisseaux

Navets (graine) 2 boisseaux

Navets 350 boisseaux

¾ acres

Patates 16298 boisseaux

117 acres

Lin moulu 225 livres

Sucre d'érable 182 livres

déclare: " ... j'espere porter Quelques Quarts de farines avec un peu de marchandises"..

Si certains hommes partaient en mer pour la pêche ou dans les camps de bûcheron l'hiver, leur absence laissait plus d'autonomie aux femmes dans la gestion de la ferme familiale.

Samuel Arseneault soutient que les femmes dans les communautés de pêcheurs de la Péninsule acadienne possédaient un plus grand champ d'action économique et plus de pouvoir décisionnel que les femmes de familles d'agriculteurs. Cependant, certains de ces agriculteurs devaient se rendre dans les nombreux camps de bûcherons du nord-est de la province, ce qui permettaient à certaines femmes d'agriculteurs une autonomie assez semblable à celle dont jouissaient les mères, épouses et filles de pêcheurs. L'histoire socio-économique des femmes de la Péninsule acadienne demeure encore très mal connue et l'historiographie acadienne ne possède toujours pas un ouvrage de synthèse sur ce sujet. Comme dans l'industrie de la pêche, la participation active des femmes dans les travaux de la ferme familiale était indispensable dans cette unité domestique qui prenait à sa charge l'essentiel des activités de production de la vie matérielle.

La deuxième moitié du 20e siècle fut témoin du déclin de l'économie agricole à Néguac, comme dans plusieurs autres villages côtiers de la Péninsule. L'économie devint plus diversifiée et les débouchés pour les produits de plus en plus rares. Le morcellement des terres qui en résulta fit que le village vit apparaître plusieurs nouvelles demeures au centre de la localité sur la route principale, la 11. Mais en se déplaçant dans l'arrière-pays, dans le canton des Robichaud, à Fairisle ou à Allainville, les grosses demeures où vécurent plusieurs générations de familles fermières, avec les granges et autres bâtiments, témoignent de la réalité agricole des décennies passées. Des vieux arbres fruitiers, des pommiers surtout, complètent souvent le décor de ces propriétés attestant leur âge.

Ces fermes sont souvent décrites comme étant familiales mais ce qualificatif ne devrait pas cacher les hommes et les femmes qui ne faisaient pas partie de la famille-propriétaire immédiate mais qui y résidaient en travaillant comme domestiques ou journaliers. Encore une fois, le recensement de 1861 offre des exemples de ce monde qui n'était pas fermé sur lui-même. Ainsi, en 1861, Justin Breau, 18 ans, travaillait comme "servant" chez Louis Robichaud; Marguerite Bourque, 17 ans, "servant" chez Vital Savoie; Jérôme Breau, 17 ans,

Les fermiers dans la paroisse civile d'Alnwick, 1871-1961

Années de recensement fédéral Nombre de fermiers

1881 395

1891 483

1911 581

1921 693

1931 597

1941 483

1951 536

1961 105

  • Source: Samuel Arsenault (1988), p. 236.

chez Philémon Poirier; Hubert Savoie, 18 ans, chez Nicolas LeBlanc et Donald Robichaud, 45 ans, journalier chez Télésphore Thibodeau.

La ferme familiale représentait un monde d'activités que les recherches historiques ont peu touché dans l'historiographie acadienne. Même si bon nombre d'observateurs anglophones du 19e siècle déclaraient que les Acadiens étaient de piètres agriculteurs et des "... indifferent farmers ...", la dimension économique agricole de l'expérience acadienne demeure largement insondée.

L'industrie forestière

Les guerres napoléonniennes, au début du 19e siècle, privèrent la Grande-Bretagne de ses fournisseurs de bois scandinaves, indispensables pour le maintien de sa toute puissante marine. Elle se tourne donc vers ses colonies d'Amérique du Nord. Le Nouveau-Brunswick, grâce à ces conflits européens, allait connaître tout un boom économique en raison de ses forêts de pins voués à devenir des mâts. Néguac allait connaître des retombées de cette nouvelle industrie. Le marchand Otho Robichaud employait des Thériault de Caraquet ainsi

La paroisse civile d'Alnwick eut une société agricole au 19e siècle dont le but était d'assurer l'encadrement des activités reliées à l'agriculture. Comme dans le comté voisin de Gloucester, cette société agricole fut, au 19e siècle, surtout l'affaire des anglophones. Voici son rapport annuel de 1875, de la plume de son secrétaire, William Hierlihy de Tabusintac. Soulignons que Néguac se dota d'une société agricole en 1920 dont David V. Allain fut le premier président.

ALNWICK AGRICULTURAL SOCIETY
 

William Hierlihy, Secretary

We cannot give you an account of much progress made by this Society for some years past, as the attention of our farmers has been almost entirely taken up with lumbering, especially during the last year; and the result has been, that the farms have been neglected, and land that would produce abundantly, have become almost entirely worthless. However, we believe that a change is at hand, as not near so much is being done in the lumber woods this year as formerly, owing to the depression in the lumber market and the heavy tax imposed on lumber by the Government, which will we believe be productive of good results to this part of the country.

The Ploughing Match and Cattle Show which was held in October last was pretty well attended. Some very good young horses and cattle were exhibited, but it is evident that an improvement in stock of all kinds is very much needed.

This Society also held a show on the 6th day of January, when farm and dairy produce, manufacturers of the loom, &c., were exhibited. Although the day was intensly cold, the turn-out was fair. Some good specimens of grain were exhibited, and the following list will show the weight of the best samples: Wheat 65 1/2 lbs per bushel; black oats 42 1/2 per bushel; white oats 41 lbs. per bushel; barley 55 1/2 lbs. per bushel; peas 70 1/2 lbs per bushel; buckwheat 54 lbs. per bushel.

The manufacturers of the loom, though not very large, were certainly very good. Some excellent blankets, fulled and plain homespun, flannels, linens, plaids, and shawls, were exhibited.

The dairy produce was much smaller than usual.

The crops of the past year, considering the changes, have been very good, with the exception of hay, which is a great failure. Oats above an average; wheat good where sown; potatoes, a fair crop when dug, but the rot has since destroyed a great many.

The facilities for farming in this district are good, if properly attended too; the land in general is good soil, especially for grain and roots; rather light for hay.

The river (which is accessible to a great many) has abundant of mussel-mud, from wihch article as manure, the farmes of P.E. Island, have so much benefit.

The Society has imported a machine for the purpose of lifting the mud, by which we expect to reap a benefit; and we trust that the day is not far hence, when we will be able to give a better account of the farming in this district than at the present.

  • Source: J.L.C.N.B. (1875).

que Pierre Pinet et Michel Godin du même lieu pour sortir ce qu'on appelait du "bois de tonne" de la Tabusintac en 1807-1812. Mais le havre de Néguac, s'il était propice pour les pêcheries, ne pouvait accommoder les gros navires qui transportait ce bois vers l’Europe. Un visiteur anglophone nota en 1828: "... on the north, there is the bay and settlement of Negawack, where ships also load, but where there is not much shelter".

Notes d'Otho Robichaud au sujet de transactions finan. cières touchant le commerce du bois.

Pierre Pinet et Michel (Godin) se sont engagé à Otho Robicheaux ce 22 juin 1810 pour un mois à travaillez à vingt piastres par mois, la moitié en argent, l'autre moitié en marchandise.

Les Marie (ou moric) Roso (ou Ross) ont livré au capt Petkins

31 tons et 32 pied.

Conte des morceau de bois livré

au capt Gibson 18

ton 3

100 - 7 pied pain blanc 4

pain rouge 5 pieces

Sept 4 pieces.

  • Source: Fidèle Thériault (1990)

Les habitants du village, s’ils ne pouvaient vendre leurs bois à des marchands qui venaient dans leur navire dans la baie de Néguac, l'expédiaient vers la Miramichi en le faisant flotter. L'évêque Plessis de Québec avait remarqué cette pratique par les gens de Tracadie en 1812 et les hommes de Néguac la connaissaient aussi. Les rives de la rivière Tabusintac étaient riches en pin, en bouleau et en érable. Ce fut cette zone qui fut exploitée en premier lors du développement de l’industrie forestière dans la région. Déjà, en 1835, elle comptait deux moulins à scie. Des compagnies comme Cunard, Ferguson, Ritchie, Gilmour, Rankin, Loggie, Stewart, Snowball, Swinney, Burns, etc. dominèrent l'avant-scène de l’industrie, permettant à quelques Acadiens d'agir comme intermédiaires alors que la vaste majorité furent bûcherons dans les camps.

Le travail en forêt fournissait un supplément aux familles qui déjà consacraient leurs énergies à la ferme et aux pêcheries. Plusieurs hommes de Néguac travaillèrent l'hiver dans les nombreux camps de la Miramichi ou ceux de la Péninsule.

L'industrie forestière stimula la construction navale dans le Nouveau-Brunswick du 19e siècle. Voici quelques navires qui furent construits à Néguac.

Nom du navire Année Chantier naval

"Alnwick" 1856 George E. Letson

"George E. Letson" 1860 George E, Letson

"Favorite" 1873 A. E. Goodfellow

  • Source: Louise Manny (1960).

Encore une fois, les recensements sont plutôt silencieux sur cette occupation économique, possiblement parce que l’on considérait cette activité comme temporaire. Pourtant, ces mêmes recensements soulignent la présence de "shanty" de camps de bûcheron sur leur territoire. Le recenseur Romain Savoie en dénombra six pour son district de Néguac en 1871. A.M. Martin de Haut-Néguac se fit construire un moulin à scie à vapeur en 1888. D'autres également furent érigés dans la région à la fin du 19e siècle et au 20e siècle quoique aujourd'hui, ce sont les gros moulins de la Miramichi qui embauchent encore des gens de Néguac, les petits moulins locaux disparaissant avec les années, comme tant d'autres dans la Péninsule acadienne.

Ce rapide survol de l'industrie forestière à Néguac n'est pas représentatif de l'importance de ce secteur économique dans l’histoire du village. La vie dans les camps de bûcheron fut le lot de plusieurs générations d'hommes de la région qui retournaient dans leur famille s'occuper de la ferme familiale ou encore vaquer aux pêcheries.

L'industrie forestière avec tous ses emplois qui en découlent directement ou indirectement (la vente des arbres de Noël, par exemple) demeure l'un des piliers de l'économie locale.

Les moulins a bois de la Miramichi embauchèrent plusieurs hommes de Néguac au 19e siècle. Les archives du moulin Burchill à Nelson-Miramichi font état de noms acadiens que l'on retrouvaient à Néguac. Ces bûcherons étaient-ils de Néguac ? En voici des exemples

Liste d'ouvriers de 1857

Adrian Breau

Liste d'ouvriers de 1870

J. Savoy

Liste d'ouvriers de 1872

Alex Martin

Liste d'ouvriers de 1876

W. LeBreton

T. LeBreton

Liste d'ouvriers de 1893

S. Thipideau

Peter Como

Jos Savoy

____ Thipideau

Alain Veno

Alex Veno

Peter Robichaud

John Savoy

____Veno

  • Source: E.J. English (1987)

Commerces et services

Dès les premiers temps de son histoire, le village de Néguac connaît la présence de marchands de langue française, ce qui le distingue ici des autres communautés de la Péninsule acadienne qui comptaient, à leurs débuts, surtout des gens d'affaires anglophones. Pierre Loubert faisait la traite des fourrures à Néguac dans les années 1770 et ce fut un autre

La région de Néguac fut doté de moulins à farine et de moulin à scie au 19e siècle. Le moulin des MacKnight ou "Blake Mill" fut érigé à Covedell près du ruisseau French Cove vers 1864. Un moulin était destiné pour les grains et un autre fut construit pour le bois. Le moulin à farine ferma ses portes en 1940 et celui à scie en 1946. Vers 1850-1860, le moulin dit de Francis MacKnight fut construit à New Jersey. Il pouvait moudre le grain, scier le bois et carder la laine. Ces trois moulins demeurèrent dans la famille MacKnight et ont fermé leurs portes vers 1910-1915. Voici un plan du moulin de Francis MacKnight.

  • Source: Allen Doiron (1976).

marchand, Otho Robichaud, qui acheta ses propriétés en 1781. Robichaud fut dans la vente au détail et le commerce du bois, entretenant des relations commerciales avec Charles Robin en

Gaspésie, et avec de nombreux marchands de la Miramichi, dont Fraser, Peabody et Simonds . De plus, sa soeur Vénerande à Québec lui servait d'agente pour transiger des affaires "en Canada".

Première transaction foncière connue de Néguac, entre Otho Robichaud et Pierre Loubert, 28 mai 1781.

Marché de vente faite en faveur de

Monsieur Auteau Robichaux

L'an 1781 et le 28 mai, moi Pierre Loubère reconnais et certifie par les presentes vendre un droit de terre avec une maison bâtie dessus avec magasin, grange et Boulangerie que j'ai à Nigawouèke dans la baie de Miramichi, que j'ai fait, et fait faire à mes frais et dépens et don’t j'ai joui jusqu'au tems que j'en ai vendu la jouissance au dit sieur Auteau Robichaux pour le prix et somme de quarante piastres autrement dit Louis courant d'Halifax. La borne de la dite terre prend au premier ruisseau du nord est d'un côté. De l'autre côté, du bord du sud ouest, [elle] prend à la première bouchure qui est entre Jean Savoie et moi, ou autrement, pour mieux expliquer, entre sa maison et la mienne, qui est une cloture de ligne qui a été faite entre nous deux. Il y a encore une pré qui sur l'isle au foin un mille de la maison du bord du surouest de l'isle et deux morceaux à la grande Dune [un peu plus bas que la pointe au chêne] ousque j'ai coupé huit chartées du foin par an. Le tout compris seue la dité vente faite en faveur du dit Monsieur Auteau Robichaux dont j'en ai reçu le parfait payement à Nigawouèke ce 28 may de l'année 1781.
 

P. Loubère

  • Source: Canadian Archives (1906), pp. 205-206.

La clientèle d'Otho Robichaud n'était pas limitée à Néguac. De la Miramichi à Caraquet, le marchand de Néguac comptait de nombreux clients, incluant les leaders des jeunes villages acadiens, les missionnaires et des gens d'affaires anglophones. Otho hérita son savoir faire économique de son père Louis, marchand à Port-Royal sous le régime anglais au 18e siècle, et le légua à son fils Louis qui fut également dans le négoce à Néguac. À l’époque de Louis (1791-1869), Néguac devenait plus peuplé et d'autres petits commerces prenaient naissance.

En se référant au tableau des occupations économiques à Néguac en 1861, deux marchands y sont recensés. Ce sont George E. Letson et William Letson, probablement le frère du premier. Les marchands anglophones arrivent au village mais n'éclipsent pas totalement les Acadiens. Louis Savoie est dit "innkeeper", aubergiste, Gervais Allain est charpentier, Augustin Allain est cordonnier. Le maçon, Mathew Lament, est d'origine écossaise, tandis que le maître d'école, Laurent Tremblay, est un Canadien (Québécois).

Dix ans plus tard, les Acadiens de Néguac semblent encore plus présents dans les activités commerciales de leur village. Pour la première fois, un recenseur acadien dans la paroisse civile d'Alnwick a la charge d'un district. Romain Savoie qui aura une grande carrière dans les affaires politiques locales recevra une partie du district de Néguac. Des nouveaux commerces et services tenus par des Acadiens du village sont notés. Hubert Robichaud est dit fermier et cordonnier, Olivier Allain, fermier et charpentier, Joseph Breau, fermier et tonnelier, Nicolas LeBlanc, fermier et marchand, Isaïe Savoie, fermier et menuisier. Bien sûr, les Acadiens de Néguac vont aussi acheter des produits aux magasins-généraux des villages voisins de Tabusintac et Burnt Church. Mais ce que les recensements tendent à indiquer, c'est une évolution, lente, mais certaine, vers une "acadianisation" du monde des affaires à Néguac, pour ce qui est des commerces et services à la population locale. Ajoutons que le "Lovell's Gazetteer", l'un de ces nombreux "directories" ou annuaire d'affaires du siècle passé, indique que Vital Allain est maître-poste à Néguac en 1871,

Exemples de transactions commerciales d'Otho Robichaud

Otho Robichaux à Alexis Landry de Caraquet

Le 4 février 1799


"Nigawack 4 fev. 1799

Monsieur,

Je pence que vous pouriez trouvez une occation pour envoyer votre poêle à Tracady par des voitures qui vont charcher du poisson. Or, je pense qu'il n'en couterais pas grand chose pour cela si vous le faites passer à Tracady. Vous pouré donner ordre à quelque personnes que je payeré, ayant reçu de vous un ordre pour cela, c'est à dire s'il n'en coute pas trop pour le portage que je vous payeré.

Je suis Mr votre serviteur

Otho Robichaux"

Otho Robichaud à Francis & James Peabody

Le 5 août 1810

"Nigawack, 5 august 1810

Gentlemen

I have read your letter and your account. It is not coreckt. Look for the act I sent you when your last ship loaded in Nigawack. I sent you the act of all that Mr Francis Peabod had of me. If you find the act, send it to me by my son and I will arrenge the acct trouly and honnesley. Did you not give my sons some money for the hay or did you not you have given me credit for the whol of the hay. You have given credit for one baril of herring that was taken here but my son delivered you two up Mirmichi. You had here 7 or 8 barrels of potatoes. Only part of them was paid. Look sharp for the act I sent you. You are charged 4 cords of lath wood. You will see this by you ships acct. I have your first receipt for 8 - 8 - 8 and your note of hand for one pound sixteen shillings and nine pences. I delivered to Mr Francis Peabody for you Ships seven tons and 20 feet ton timber and the order of Mr Roderick Mcleod for ten pounds some shillings and order from youor captain for two pounds two shillings & 9 pence which was excepted by Mr Francis Peabody. All this want a fair settlement. It has been long standing. It is time. There was one and a half gallon of rum sent to you people which never was paid. I wish to have it return and given to my son.

In hops of having a favorable answer, I am

Gentlemen, your most obetient humble sarvant

Otho Robichaux

Messr F. & James Peabody "

  • Source: Fidèle Thériault (1990).

occupation que détenait le défunt marchand George E. Letson. Romain Savoie fut également maître de poste à la Rivière-des-Caches de 1878 à 1914. Comme lieu de service, le bureau de poste de l’époque était situé dans une demeure ou encore dans un magasin général de l'un des districts d'une paroisse. Ainsi, Néguac fut probablement l’un des rares villages au NouveauBrunswick à conserver deux bureaux de poste et deux codes postaux jusqu'en janvier 1991. Depuis janvier 1991, le bureau de poste de Bas-Néguac a fermé ses portes mais le service est toujours disponible dans un magasin de cette zone du village. Le code postal distinct demeure. La région connut plusieurs de ces petits bureaux de poste. En voici quelques-uns:

Lieu Années de service

Néguac depuis 1857

Bas-Néguac 1902-1991 (Le bureau de poste se situe

maintenant dans un commerce de Bas

Néguac.)

Haut-Néguac 1885-1901

Rivière-des-Caches env. 1870

Fairisle "Savoy" 1897-1958

Allainville "New Chelsea" 1929-1940

1940-1960

  • Source: Alan Rayburn (1975).

La demeure dAndré Allain servait d'hôtel dans la première moitié du 20e siècle. Elle portait le nom de "Néguac Inn"

  • Source: Collection Antoine Savoie

L'annuaire d'affaires "Lovell's Gazetteer" de 1871 disait que la poste à Bas et Haut Néguac passait deux fois la semaine.

Si Néguac ne vit jamais les voies ferrées, les bateaux à vapeur ne lui furent pas étrangers. Plusieurs de ces navires avaient leur port d'attache à Chatham ou Newcastle et visitaient les villages de la baie de Miramichi. Ainsi, la "Miramichi Steam Navigation Company" de Chatham lançait en 1885 le "Miramichi", bateau à vapeur à deux ponts qui naviguait quotidiennement de Chatham à Néguac. En plus des passagers, le "Miramichi" transportait cargo et poisson, du saumon frais surtout. Il fut remplacé par un plus grand navire en 1903, l'"Alexandria", qui fit ce trajet jusque dans les années 1920.

Les autres moyens de communication firent leur arrivée quand même assez tôt dans la Miramichi. En 1856, Chatham et Newcastle étaient liés par télégraphe, puis en 1857, la ligne de Newcastle se rendait à Bathurst. Il est possible que Néguac obtint un poste télégraphique dans les années 1860-1870. Le téléphone se fit attendre plus longtemps. Huit appareils téléphoniques fonctionnaient dans la région de Newcastle en 1878. En 1906, la New Brunswick Téléphone Company achetait les petites compagnies téléphoniques de la Miramichi, et c'est probablement quelques années plus tard que le premier téléphone arriva à Néguac. Pour sa part, la "fée" électricité fit son apparition dans les années 1930 puisqu'en 1937, les lignes liaient Tracadie à Chatham.

La caisse populaire de Néguac, fondée en 1939, fut l'une des institutions qui contribua au développement économique de Néguac. Mais les coopérateurs et les autres intéressés à faire la promotion du développement socio-économique du village n'eurent pas la tâche facile. Plus le 20e siècle avançait, plus la Péninsule acadienne vivait des difficultés économiques. Toute une série d'ententes fédérales-provinciales à partir des années 1960 furent conçues pour pallier au sous-développement. Comme les autres communautés de la Péninsule, le village de Néguac, qui vit le jour en tant que municipalité en 1967, cherche lui aussi à se sortir du mal-développement typique des régions périphériques des Maritimes. Plusieurs de ses citoyens seront donc membres actifs de la première conférence socio-économique de la Péninsule acadienne à l'automne 1991.

AHCN - 2010-10-04